Ontologie de la solidarité


Un « objet » partiellement observable.

La solidarité autour d’une personne vulnérable est souvent invoquée, rarement décrite. Cet article propose une ontologie minimale de cet objet : non pas une “chose” directement observable, mais une réalité distribuée, fractale, et partiellement invisible, inférée par traces et par ambiances. L’enjeu est de rendre discutable ce que l’on dit soutenir, sans prétendre tout mesurer.

À l’adresse de chercheurs, et des lecteurs qui souhaitent s’y “accrocher”.

Nous proposons une ontologie minimale de la solidarité autour d’une personne vulnérable, en partant d’un constat : le dispositif n’existe pas indépendamment de la personne qu’il vise, et pourtant l’objet “solidarité” demeure difficilement observable. Les contributions sont distribuées dans le temps et dans l’espace, les vulnérabilités peuvent concerner tous les acteurs et se déplacer, et les relations d’aide peuvent s’inverser selon les événements. On distingue au moins deux types d’acteurs : les personnes physiques, susceptibles de réaliser les cinq principes DEDIĈI de manière située, et les personnes morales, principalement porteuses de la cinquième dimension (portance institutionnelle), sans laquelle les contributions des personnes physiques et leurs groupements ne “tiennent pas en l’air”. La solidarité ne résulte donc pas d’une addition de flux : elle émerge d’une composition non additive où les interactions produisent synergies, frictions et neutralisations, et où des perturbations exogènes (par exemple une crise sanitaire) mettent à l’épreuve la robustesse du système.
Le problème central devient alors celui de l’observation : on ne “voit” pas la solidarité comme une substance, mais par épisodes, traces et indices inégaux, souvent incomplets, parfois contradictoires. Nous introduisons enfin l’idée d’un résultant indexé à la personne — une “température ressentie” du dispositif, proche d’un « indicateur du sourire » — conçu comme un signal synthétique, prudent et non compensatoire, permettant de discuter si “ça marche” au sens vécu, sans réduire l’humain à une mesure.

Développons 

On cherche à décrire un système de solidarité complexe qui n’existe pas “en général”, mais uniquement parce qu’il existe une personne vulnérable à accompagner. Cette personne n’est pas un simple élément du dispositif : elle en est l’index, le centre de gravité, la raison d’être. Sans elle, il ne reste qu’un décor organisationnel. De plus, la vulnérabilité n’est pas un attribut figé de “la personne principale” : elle peut concerner, temporairement ou durablement, n’importe quel acteur impliqué. Les capacités, les fragilités, les disponibilités, les positions de pouvoir et de dépendance peuvent se déplacer. Il en résulte que les interdépendances “qui agit pour qui”, “qui soutient qui”, “qui protège qui”, peuvent s’inverser selon les événements, avec des intensités et des durées variables, et selon les lieux où la relation s’exerce.

Dans ce système, on distingue au moins deux types d’acteurs. Les acteurs personnes physiques peuvent porter et réaliser, de manière située, les cinq “couleurs” (les cinq principes) : ils peuvent écouter et porter la parole, défendre, chercher des solutions, permettre l’évaluation par la personne, et contribuer au soutien institutionnel par leurs actes. Les acteurs personnes morales, eux, n’agissent pas comme des personnes physiques : ils agissent comme des cadres, des portances, des continuités, des responsabilités et des ressources. Ils ne “réalisent” pas directement les principes de la même manière ; ils soutiennent dans la cinquième dimension, celle qui rend le reste possible dans la durée. Ce soutien est déterminant : sans portance institutionnelle, les contributions des personnes physiques et même les groupements de personnes physiques ne “tiennent pas en l’air”, ou bien ils deviennent instables, intermittents, et exposés à la fatigue, au conflit ou à la capture.

Le fonctionnement réel ne dépend pas seulement de la présence d’acteurs et de leurs bonnes intentions, mais de la façon dont ils se composent. Les contributions ne s’additionnent pas comme des flux : elles s’assemblent, se renforcent, se contredisent, ou se neutralisent. Deux acteurs qui visent la même couleur, par exemple la défense, peuvent se parasiter au point de produire moins de défense effective que chacun séparément. La neutralisation n’est pas une anomalie ; c’est une propriété structurelle d’un système multi-acteurs où les relations, les légitimités, les stratégies et les communications comptent autant que les actions. Ce caractère non additif et parfois antagoniste apparaît d’autant plus fortement que le système est “fractal” : un acteur n’est pas un bloc simple, il est souvent lui-même composé (équipes, familles, services), et à chaque échelle les mêmes cinq dimensions réapparaissent, avec les mêmes risques de synergie ou de conflit.

À cette complexité interne s’ajoute une complexité externe : le système est exposé à des survenances de désordre exogènes, imprévisibles, qui le mettent à l’épreuve. Un choc comme la pandémie COVID n’a pas seulement réduit des ressources ; il a modifié les règles pratiques d’accès, de continuité, de coordination, de protection, de légitimité et de décision. Ce type d’événement agit comme un test de résistance : il révèle ce qui tenait par habitude, ce qui tenait par structure, et ce qui s’effondre dès que l’environnement change.

L’enjeu est d’abord ontologique : il s’agit de décider ce que l’on nomme “solidarité autour d’une personne” comme objet, et d’assumer que cet objet n’est pas directement observable. On n’observe pas la solidarité comme une substance ; on l’infère à partir d’épisodes situés, de traces incomplètes, de signaux faibles, d’effets de continuité ou de rupture, et d’un climat global vécu. Cette ontologie entraîne une épistémologie de l’approché : le système est connu par indices, avec des degrés de confiance, et non par mesure exhaustive. Il devient alors possible de parler d’un “résultant” — une forme de température ressentie du dispositif — sans prétendre remonter à des causalités fines et exhaustives.

Le problème central devient alors moins “comment modéliser” que “comment observer”. L’action est distribuée dans le temps et dans l’espace, parfois simultanée, souvent fragmentée, et une partie du système (notamment la portance institutionnelle) se présente comme une boîte noire : on ne voit pas tout ce qui s’y décide, ni comment s’y arbitrent les contradictions. L’observation est forcément imparfaite : elle passe par des traces, des témoignages, des documents, des signaux faibles, des indices de continuité ou d’interruption. Ces traces peuvent être incomplètes, retardées, contradictoires, ou biaisées par ce qui laisse une empreinte administrative plutôt que par ce qui améliore réellement la vie de la personne. On ne peut donc pas partir d’emblée sur une mesure “physique” parfaite des couleurs ; on doit accepter un régime d’observation approché, estimé, probabiliste ou flou, qui vise moins l’exactitude locale que la fiabilité globale.

C’est pourquoi la sortie recherchée n’est pas d’abord une équation, mais un résultant minimal, indexé à la personne, qui permette de dire si “ça marche” ou “ça ne marche pas” au sens vécu. Ce résultant est de l’ordre de l’ambiance et du climat : quelque chose de diffus, difficile à attribuer à une cause unique, mais que l’on perçoit dans les signes convergents d’apaisement, de sécurité, de capacité à choisir, et de continuité. On peut l’appeler, par métaphore assumée, une “température ressentie” du dispositif. Dans le langage DEDIĈI, il correspond à l’intuition de l’“indicateur du sourire pour tous”, à condition de le comprendre non comme un sourire facial, mais comme un marqueur synthétique de mieux-être et de protection : un signe global que les principes se réalisent suffisamment pour que la personne éprouve une vie plus vivable, plus sûre, plus choisie, et que cette “ambiance” soit partagée.

L’enjeu de cette première mise en forme est donc ontologique : expliciter ce que l’on cherche à décrire (la personne index, les acteurs, les portances, les interactions, les perturbations), expliciter ce que l’on peut observer (des épisodes situés, des traces, des indices), et expliciter ce que l’on accepte de ne pas voir directement (la boîte noire institutionnelle, les causalités fines). À partir de là seulement, on pourra introduire des formalismes adaptés, non pas pour prétendre tout mesurer, mais pour stabiliser un langage de cohérence dans un monde où l’observation est partielle et où la qualité d’un accompagnement se manifeste d’abord comme un climat général, discernable mais flou, plutôt qu’une somme de performances locales.

Appel aux chercheurs pour contribuer.

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