Appel à la lucidité, au secours et à l’immense espoir face à la vulnérabilité
Bien Vivre et Vieillir en Alsace
Lettre ouverte à la Collectivité européenne d’Alsace à la suite de la rencontre du 16 juin 2026
Mesdames, Messieurs, chers partenaires de réflexion,
Je m’adresse à vous non pour ajouter des mots à nos débats, mais pour partager un espoir et un étonnement — une perception singulière — avec tout le respect et l’admiration que m’inspire votre engagement.
Lors de notre rencontre du 16 juin 2026 à la Collectivité européenne d’Alsace, à Colmar, j’ai été profondément touché par votre bienveillance. J’ai vu, je crois, environ quatre-vingts personnes, une majorité de femmes, habitées par le désir sincère de bien faire, de protéger, d’inventer des solidarités nouvelles. Cette volonté est une force précieuse, et je n’en doute pas une seconde.
C’est précisément pour cela que je vous écris. Car j’ai mesuré une fois encore à cette occasion un écart vertigineux — non pas entre vos intentions et les miennes, qui sont les mêmes, mais un décalage de « structure » qui nous sépare tous de ce que nous cherchons. Un mur que personne, dans cet environnement, n’a construit, et qui pourtant nous empêche collectivement de nous entendre vraiment.
Le bocal et l’océan
Mon cerveau, que l’on me dit atypique — je suis un adulte autiste Asperger, fort de mes 75 ans et de quarante années d’engagement sur le terrain de la dépendance, à travers ma vie, mes proches, mes amis et la démarche Dediĉi —, est analytique et synthétique. Pour lui, la manière dont nos institutions traitent la vulnérabilité ressemble à ce que les chercheurs en intelligence artificielle appellent des « corrélations de surface ».
Nous produisons des dispositifs, des fiches-actions par territoires, des présentations de travaux étalées sur des années. Nous agitons l’eau. Nous croyons qu’en ajoutant une fiche, nous réduirons un drame. Et nous n’osons pas — parce que la structure ne nous y autorise pas — descendre dans la profondeur de l’océan pour y percevoir les invariants.
Je dis « nous », car je suis dans cette eau avec vous. Mais la réalité humaine ne se joue pas à la surface. Si les mêmes familles s’épuisent, si les mêmes drames reviennent, ce n’est pas faute de cœur : c’est que le système, tel qu’il est bâti, est structurellement incapable de descendre assez bas, dans les évidences que nous avons oubliées.
Pour vous rejoindre dans votre dimension et traduire ma pensée, j’ai enfilé à cette occasion un « scaphandre » cognitif. Son coût énergétique a été tel qu’il m’a épuisé totalement — au point de devoir, dès mon retour, éteindre mon système nerveux pendant des heures pour récupérer du choc.
Et je sais que l’inverse pourrait être vrai. Ma parole brute, concrète, vous demande à vous aussi un effort, et elle est parfois reçue comme une agression. Elle n’en est pas une. C’est le cri de quelqu’un qui, depuis son scaphandre, voit l’océan, son étendue et sa profondeur, son infinie diversité — et qui ne sait pas encore comment le partager avec vous, vous le montrer tel que je le perçois sans vous brusquer.
Nous ne respirons pas dans la même eau. Voilà le vrai problème. Et la question n’est pas de savoir qui a raison : c’est de savoir qui construira le sas qui nous permettra enfin de nous rencontrer.
Un appel au secours
Entendez ceci, je vous en prie : mon texte est un appel au secours.
Porter seul cette lucidité — voir l’océan des besoins réels depuis mon scaphandre — est d’une lourdeur insoutenable. Mon cerveau surchauffe, mon corps fatigue. J’ai besoin de vous. J’ai besoin que vous acceptiez de regarder ce que je vois, pour que je ne sois plus seul à porter ce diagnostic.
La solitude de celui qui perçoit la fragilité sans parvenir à la faire comprendre à ceux qui ont le pouvoir d’agir est une souffrance invisible, mais réelle. Je ne vous la reproche pas. Je vous demande de m’aider à la lever.
L’appel à la lucidité : la grammaire Dediĉi
Cet appel au secours est un appel à une lucidité commune. Cessons de nous perdre dans l’infini des cas particuliers et des jargons mouvants, des contraintes étouffantes. Accordons-nous sur ce qui revient toujours, lorsque la solidarité échoue ou réussit : la structure profonde de la relation humaine.
La démarche Dediĉi a modélisé cette structure en une grammaire de cinq rôles invariants, indispensables pour qu’une situation de lourde vulnérabilité tienne debout :
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Le bleu : la personne impliquée. Celle dont la vie réelle, les désirs et la dignité restent le point de départ absolu, respectée au-delà de ses difficultés à communiquer. À comprendre en lui accordant du temps et de l’attention au cœur d’un petit coin, d’un petit toit privé et intime.
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Le rouge : la logique de défense et de protection. Les personnes de confiance qui font écran, qui protègent et défendent l’être vulnérable, partout, jusqu’au bout, face aux agressions et aux vitesses du monde.
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Le vert : l’orchestration active et durable. Celles et ceux qui font office d’antennes, explorent l’environnement, s’occupent de la situation dans la durée et cherchent activement ce dont la personne a besoin.
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Le noir : les aides et interventions concrètes. Les prestations et compensations techniques, qui n’ont de valeur que vérifiées, ajustées, utiles — et corrigées en continu.
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Le jaune : les institutions et les grands toits. Les lois et les collectivités qui reconnaissent, garantissent et consolent ce petit toit humain bâti autour de la personne — sans l’absorber, sans le remplacer, sans le dissoudre.
Quand une situation souffre et s’effondre, ce n’est pas par manque de gentillesse. C’est qu’un de ces rôles, au moins, est absent, affaibli, confondu avec un autre — ou empêché, faute d’avoir été compris, nommé, partagé.
Ces rôles ne peuvent être tenus que de tout près : par un cercle de personnes de confiance, une humanité de proximité et d’intimité, un petit toit autour de chaque vulnérabilité.
Et c’est là toute la difficulté : depuis la hauteur des grands toits, ce petit toit est presque invisible. Non par indifférence — par une simple question d’échelle. On ne voit pas, de si haut, ce qui se joue si bas.
Mon rôle, peut-être, est de vous le rendre visible.
Et il faut oser le dire ainsi : le petit toit prime sur le grand. Non qu’il soit plus puissant — il est plus essentiel. Le grand toit n’est pas là pour contenir le petit, ni pour l’enfermer ; il est là pour le reconnaître, le soutenir, et le porter plus haut que lui-même. La personne est la fin, l’institution est le moyen. Et c’est en se mettant au service du petit que le grand trouve sa vraie grandeur.
L’appel au grand espoir
Si je vous lance ce cri aujourd’hui, c’est parce qu’un immense espoir m’habite.
Si la bienveillance que j’ai vue et ressentie en Alsace accepte de se doter de cette lucidité commune ; si nous acceptons, ensemble, de dépasser la surface pour organiser la solidarité à partir de ces invariants — alors nous ferons un pas de géant.
Nous ne nous contenterons pas de « gérer le choc du vieillissement ». Nous inventerons une protection indestructible pour tous : un petit toit que les grands toits sauront enfin voir, reconnaître et tenir.
Ne laissons pas cette boussole se dissoudre dans l’eau. Aidons-nous mutuellement à construire le sas. Et regardons l’océan ensemble.
Jean-Luc LEMOINE
Président fondateur de DEDIĈI
Administrateur d’associations familiales et parentales
Pour prolonger, le livre La Paix de Tous les Temps. Version en ligne
