De l’institution au lien, vers une humanité de proximité
La famille a-t-elle été « détruite » par la société moderne ? Les travaux des sociologues et des anthropologues invitent à la dépasser. Car ce qui se joue depuis cinquante ans n’est pas une disparition, mais une métamorphose profonde : le passage d’une famille-institution, régie par le devoir et la hiérarchie, à une famille-relation, fondée sur l’affectif et le consentement mutuel.
Et ce mouvement, loin d’épuiser la solidarité, ouvre la voie à une reconstruction du lien sous des formes nouvelles, que des acteurs de terrain formalisent sous le nom de « famille sociale étendue ».
I. Une diversification sans précédent des modèles familiaux
Les chiffres sont éloquents. En France, 25 % des familles sont monoparentales en 2020, contre 9,4 % en 1975. Près de 30 % des enfants résident aujourd’hui avec un seul de leurs parents. Les familles recomposées représentent environ 10 % des foyers avec enfants. Parallèlement, le mariage a cessé d’être la porte d’entrée unique dans la vie familiale : en 2017, près de 60 % des enfants naissaient hors mariage.
Cette diversification est souvent lue comme un éclatement, voire un affaiblissement. Pourtant, comme le rappelle le sociologue Cyprien Avenel, « la famille ne s’est pas désinstitutionnalisée mais se décline simplement sous des formes démographiques plurielles ».
Loin d’une disparition du lien familial, les enquêtes sociologiques montrent au contraire le caractère impérissable de la famille comme valeur centrale pour les individus. Le modèle unique a cédé la place à une pluralité de façons de faire famille.
II. La « famille sociale étendue » : une réponse contemporaine à un besoin ancien
C’est dans ce contexte que l’UDAF 68 (Union Départementale des Associations Familiales du Haut-Rhin) et l’association DEDIĈI coopèrent à un projet innovant autour de la « famille sociale étendue ».
Ce concept part d’un constat simple : la famille traditionnelle, quand elle existe, apporte une présence, une attention et une continuité que les institutions ne peuvent reproduire. Et que faire quand cette famille est absente, épuisée ou inexistante ?
La réponse est de recréer un cercle de confiance élargi autour de la personne vulnérable, en intégrant amis, voisins, bénévoles et professionnels dans un réseau de soutien durable.
L’ambition est de distinguer la personne de l’organisation qui l’accompagne. Derrière les dispositifs professionnels, il s’agit de ne pas oublier « sa vie elle-même et l’humanité de proximité qui peut l’accompagner durablement ». La solidarité ne se décrète pas : elle se vit, au plus près des êtres.
III. Un héritage intellectuel et anthropologique
Ce projet de coopération ne naît pas de rien. Mûri et conceptualisé depuis des décennies par le laboratoire d’idées, il s’inscrit dans une longue tradition de pensée sur la famille élargie et la parenté construite.
Dès le XIXe siècle, le sociologue Frédéric Le Play théorisait la « famille souche » comme une forme familiale étendue, centrée sur un foyer et une transmission intergénérationnelle. Plus près de nous, l’anthropologue Emmanuel Todd a montré que les structures familiales – qu’elles soient nucléaires, égalitaires ou communautaires – sont un moteur fondamental de l’organisation des sociétés et de leurs systèmes politiques. DEDIĈI revendique d’ailleurs également et explicitement cette filiation.
À l’échelle internationale, le concept de « fictive kinship » (parenté fictive) désigne ces relations de type familial qui ne sont ni biologiques ni légales, mais qui jouent un rôle crucial dans les réseaux de soutien, notamment au sein des communautés afro-américaines ou immigrées.
Des programmes comme le Mockingbird au Royaume-Uni, qui crée des réseaux de soutien entre familles d’accueil, ou les espaces de vie multigénérationnels au Japon (daikazoku), montrent que cette aspiration à une famille élargie est universelle.
IV. L’enjeu : refaire l’humanité de proximité
Derrière ces réflexions, une question centrale émerge : comment renforcer la solidarité de proximité dans une société où l’individualisme et la mobilité ont fragilisé les ancrages traditionnels ?
La famille sociale étendue propose une piste : institutionnaliser le lien sans le rigidifier. Il ne s’agit pas de créer un énième dispositif social, mais de reconnaître et soutenir les réseaux affectifs et de confiance qui existent déjà, et d’aider à en construire là où ils font défaut. L’objectif est de faire en sorte qu’aucune personne vulnérable ne soit laissée seule, grâce à une architecture à deux niveaux :
• le « Petit Toit » , le cercle intime des proches et des bénévoles qui veillent ;
• le « Grand Toit » , les institutions qui soutiennent et reconnaissent ce premier cercle sans le remplacer.
V. Conclusion : la famille n’est pas morte, elle se réinvente
Dire que la société moderne a « détruit » la famille est un jugement à la fois trop fort et trompeur. Ce qui a été déconstruit, c’est un modèle unique et hiérarchique.
Ce qui survit encore, c’est le lien affectif et la solidarité.
Et c’est précisément sur cette base que se construit aujourd’hui une nouvelle forme de famille, plus inclusive, plus souple, mais tout aussi essentielle.
Le projet de la famille sociale étendue, porté par l’UDAF 68 et DEDIĈI, est une tentative concrète de répondre à un besoin anthropologique fondamental : celui de ne pas faire face seul aux épreuves de la vie. Il ne s’agit pas de pleurer un monde perdu, mais d’inventer les solidarités de demain – une humanité de proximité qui, loin de se substituer à la famille, l’élargit et la réenchante.
Pour aller plus loin :
Les travaux d’Emmanuel Todd sur les structures familiales, le rapport du HCFEA sur les familles contemporaines, et
Grand reportage · Innovation sociale · Solidarité · Alsace
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